Julie Boileau


Le végétal comme mesure

J’envisage la photographie comme une recherche, comme le moyen d’un perfectionnement sans limite pour un sujet qui m’attire : la Nature et plus particulièrement le
monde végétal.

La diversité du règne végétal est un sujet suffisant pour une vie entière de photographies. Mais aujourd’hui, le végétal est aussi un symbole social.

En quelques sortes, ces recherches sur le monde végétal - sur notre intérêt pour
lui - me permettraient de «mesurer» la qualité de notre rapport au monde, l’acceptation
de la lenteur de processus stables, durables et diversifiés : plus/moins nous respectons la place de ces êtres éloignés, dénués de mobilité et de paroles, plus/moins nous
sommes patients et tolérants et plus/moins notre situation est durable.

En d’autres mots, plus nous sommes intéréssés par le différent, plus nous nous respectons.

Mes photographies proposent des paysages volontairement simples. Ou plutôt elles
proposent de renouer avec un sensionnel moins immédiat : le monde végétal.

Texte écrit en 2013


sans titre

Le temps et l’atome ont les mêmes racines
et l’insécable roi
plonge dans l’humus des forêts immortelles


Intuition

Tout qui vit
c’est l’intuition

La plus vivante des obsolètes,
une manifestation en liens
un bouclier bestial
elle polissonne les corps qui flânent

Tout qui vit
intuition

Écouter les immédiats
sentir les drapeaux de chaleur
des manques à partager
et le chant des gorilles

Intuition

La plus contagieuse des arythmies
hymne spatial
pour percussion souterraine,
feu sur les feux
et présidente du monde


Une partie

Forêt, antre des entres
où les mots sont trop étroits
où le soleil n’est plus roi

Explication mêlée
les systèmes intègrent,
Il ne s’agit pas de décrire l’animal,
mais de sentir son mouvement

Inversement des pôles de pensée
l’extérieur rentre
et le présent se colle
la mort naît
aucun projet ne doit se détacher

Attention aux émotions vierges
on peut s’inverser d’un coup
les souvenirs limés

Bois, chaque fois,
mon cœur se racine
dans ta crique dorée
je deviens une partie


gravité

La gravité oubliée

je vole des rires
aux éclats de terreur

voler d’ailleurs c’est extra
terrestre sans poids

essaye toi qui pense
que les oiseaux méritent le plomb
noir de la gravité


Les femmes s’en vont

Les femmes s’en vont
traversent les haies
elles préfèrent la terre dans la bouche
le corps dans les vagues
sans les enfants dans les âtres

Elles se cachent
laissant les destins s’amenuiser
c’est la fin des nouveaux,
des trompes d’éléphants,
les matriarches voyagent ensemble
au cimetière salé

Elles partent dans les herbes
fuient les maisons sans élan
sur une ligne décidée par la suite
et les avants
elles se frôlent du regard,
c’est une comme ça

Les femmes s’en vont
c’est fini pour continuer
elles se naturent en douceur
et rejoignent les chouettes



Permaphoto

Lettre ouverte pour une perma-photographie


Lettre aux fabricants de matières premières et de matériel photographique,

L’écologie est la science qui étudie les êtres vivants et leurs interactions dans leur milieu. Elle est aussi une manière de penser et d’agir qui prend en compte tous les êtres et les conséquences de leurs actions dans l’organisation de la société. Elle est vitale pour l’humain et lui permet donc d’éviter toute conséquence dramatique pour lui et le Vivant, dans tous les domaines.
En france, pays qui a une devise écologique, la société est en avance sur sa gouvernance qui protège encore un capitaliste destructeur de l’humanité, des liens qu’ont les humains entre eux et avec les autres êtres. En d’autres termes, nos représentants s’acharnent à protéger ceux qui détruisent ce qui fait de nous des humains : la différence et l’altérité.

L’utilisation de l’Image est quotidienne et son pouvoir est universel.
En 2020, les impacts environnementaux de l’industrie liés à la fabrication des images et à leur diffusion restent considérables. La pratique de cette activité (professionnelle ou non) impacte encore fortement et négativement l’environnement.

En tant que témoins, rapporteur.ses de notre peuple et du monde, je crois qu’il est indispensable que les créateur.rices d’images aient la possibilité de continuer leur activité sans avoir des preuves quotidiennes que cette activité les détruit.
Cela concerne toutes les pratiques de la photographie. Cela ne se rapporte pas au sujet photographié mais à nous, photographe et à notre relation au métier et à l’Autre.

Par cette lettre ouverte, je demande à tous les fabricants en lien avec la création d’image matérialisée ou dématérialisée des outils les moins impactants possibles, dans des délais courts :

Voici une liste non exhaustive de demandes aux fabricants : une évolution technique plus qualitative et moins quantitative ; un matériel solide, adaptable et réparable ; une traçabilité des métaux précieux, autres matériaux et des déchets qui permettent leur fabrication ; une traçabilité affichée des besoins humains pour la construction ; des produits recyclables et recyclés, neutres (colle, adhésifs) et des quantités raisonnables de solvants et non-biocide ; des fournisseurs locaux
ou nationaux, dans les matières premières choisies ; des accessoires identiques en montée de gamme (batterie, objectifs, etc) ; des fiches et/ou des formations techniques et pratiques qui présentent, affirment et assument cette nouvelle stratégie ; un dialogue fabricant/acheteur renforcé concernant l’évolution du matériel vers une empreinte environnementale toujours plus faible ; des labels «longue durée» et anti-obsolescence pour informer les acheteurs à l’achat ; des réseaux de réparation et de produits d’occasion officiels, soutenus et mis en avant ; une récupération du matériel hors-service pour recyclage ; etc


Oui, le système en place ne nous aide pas à garder confiance en notre métier et en nous-mêmes. Mais nous devons réagir personnellement, sans quoi nous serons finalement remplacés. Pour cela, nous devons prendre nos responsabilités. La première étant de protéger la respectabilité de nos métiers en réfléchissant aux propositions suivantes :

Chaque image que l’on partage, ou que l’on vend doit être réfléchie, son impact anticipé.

Aussi, nous pouvons choisir que cette activité ne soit pas trop énergivore, plus qualitative et moins quantitative (par exemple nous pouvons nous imposer et proposer un nombre fini et raisonnable de photographies).

Nous devons d’ores et déjà nous adapter et évoluer vers un parc technique moins polluant, chercher, demander des solutions pour l’utilisation d’un matériel adapté. Nous devons nous renseigner, questionner les marques et les vendeurs sur les évolutions techniques qui vont dans ce sens.

Logiquement, et s’il en a la possibilité économique, nous devons nous poser la question d’accepter ou non un client qui ne respecte pas le Vivant.
Enfin, je pense qu’il est important de privilégier les échanges et d’imposer une temporalité sensée dans toutes les phases de l’activité.

Gardons toujours un œil sur le sens de notre activité ; ne tombons pas dans la misère de la désinformation, voire la propagande, faciles à articuler par l’image et nourricières d’un système déshumanisant !

Julie Boileau



Damasio

Alain Damasio
La Horde du contrevent

“La solitude n’existe pas. Nul n’a jamais été seul pour naître. La solitude
est cette ombre que projette la fatigue du lien chez qui ne parvient
plus à avancer peuplé de ceux qu’il à aimés, qu’importe ce qui lui a été
rendu”




françoise

Françoise d’Eaubonne
Le Satellite de l’Amande
“Ventre. Horloge coquelicot du monde durable. Accord des galaxies aux molécules.
Tombeau des larmes de la lune. Miroir de l’astre des marées. Courbure du pouls de l’univers. Sang !”





il pleut

Voilà il pleut
tu adores ça

Tes fleurs se dressent car elles savent
gardiennes
Les colibris baisent tes feuilles
et accélèrent encore

pour rejoindre les délices vitaux
du fluide rendu sucré pour eux

Tu adores ça
la pluie efface les frontières,
absorbe les noms,
le paysage devient flou
et l’eau te fait briller


En Guyane

La Forêt est universelle et complexe, elle aide à la compréhension du monde. Elle impose
l’attention, la tolérance et interroge l’individualité ; elle est à la base de nombreux savoirs,
remèdes, aliments ; est le modèle d’un fonctionnement circulaire et symbiotique à toutes
les échelles. Les mythes fondateurs et les croyances actuelles, la diversité des espèces,
couleurs et formes, la musique, la mortalité, le rapport entre l’humain et son territoire,
sont autant de sujets qu’elle soulève. Connaître et assavoir ce milieu me parait fondamen-
tal.

En forêt tropicale, le monde végétal, à son paroxysme et au plus lointain de notre forme
mobile et carnée, me permet de remplir mon cadre intégralement ; ne laissant aucune
place au souvenir ni à l’envolée. En Guyane, je voulais être face à la Nature dans sa forme
la plus provoquante, vivre un dépaysement radical où aucun indice ni aucune espèce ne
pouvait me rattraper.

Je cherchais le monochrome pour m’unir à ce monde vert qui m’émerveille chaque jour.


Imagine le monde

La machine est désuète
quelle horreur le manque
la tristesse pour rallumer
l’objet qui effleure la terre
elle relance la relation
imagine le monde

pour continuer à simuler
Seul mourir nous fait appartenir
la vie nous l’apprend
La machine lâche,
c’est la liberté

L’ami me dit qu’on est mourants,
Aucune nouvelle n’est meilleure
il m’ordonne de ne pas chercher



L’Amazonie brûle

Le jour où la forêt a brûlé

Café lacrymal
décisions abortives
l’espèce a préféré l’entrecôte
Dieu
sans rétine

Ce jour-là,
les enfants ont disparu du champ
on a cuit leur viande
sur les cendres d’un dimanche
morbide
la messe de trop

La forêt a brûlé
sans rien dire
les cadavres des singes
condamneront nos hélices


Dehors

Dehors
Publication !
Le recueil Dehors qui réunit des textes écrits en Guyane de 2017 à 2019, et qui accompagne la série photographique La forêt regardée.
Il y a quelques dessins aussi.
20 exemplaires numérotés.


Sans titre

Je voudrais dormir dans le double-vitrage
rester à cheval entre ces deux états
danser sur le silence
dormir en musique
réfléchir à moi-seule, étrangler ces bien-sûr


Les yeux qui s’ennuient

Les yeux qui s’ennuient

En ville mes yeux s’ennuient.
Bien que les lieux soient remplis de matière ; d’objets fixes et mobiles, de messages gros, petits, colorés, choquants, mignons ; qu’ils soient saturés d’humains tous différents, et que ces êtres soient au courant de bien des choses, qu’il théorisent, qu’ils racontent…mes yeux s’ennuient. Je vois mais rien ne m’accroche plus d’un instant. Mes yeux cherchent désespérément quelque-chose à se mettre sous la dent, un mouvement qui pourrait les surprendre, un corps dont la logique de déplacement n’est pas induite ou un comportement qui les ferait trépigner d’impatience. Mais non. Quelle tristesse quand tout s’explique.
Et mes pupilles résignées en croisent d’autres qui s’ennuient de même et depuis longtemps. Ces yeux là ont sauté dans le vide faute d’avoir matière à dévorer. Ces mirettes sont zombiesques, habituées à regarder trop proche, accrochées à ces objets substituts de surprise qui s’amassent. Dans l’espace citadin, ces quinquets ont perdus leur fonction de récepteurs à joie, de chercheurs d’horizons, de portes ouvertes pour l’extérieur qui alimentait autrefois la machine créative. Pour ne pas finir anthropophage de l’énergie, je repense à l’apparition d’un oiseau, et plus précisément à l’attente passionnante et non garantie du volatile en question.
Ha ! Dans ces moments là, les yeux sont contents et la patience sans limite. Quand tout d’un coup les paupières tressaillent, qu’un mouvement imperceptible accroche le regard qui cherche, à l’affût, un indice coloré qui pourrait l’aider à reconnaître la bête sauvage, à la nommer pour enfin l’aimer.

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