Julie Boileau






Je suis assise dans la jungle. Rien autour n’est rassurant, tout est sauvage. Quel dommage de perdre le nord et le sud, l’ouest et l’est. Seul le layon me permet un retour au camp.

Silence humain, les oiseaux chantent et préviennent. Ma sueur attire les insectes. Les singes se répondent.

Le lourd appareil photo est posé le temps de la pause.

Un bébé migale gît à côté de moi.

Une vieille liane entoure le chemin comme pour annoncer une étape.

Peut-être qu’un animal m’observe.

Pour l’instant, des douches lumineuses trouent la canopée et illuminent les arbres. Il pleuvra.

La marche seule en forêt n’est pas facile. Comme un sentiment physique.
La peur frôle. Mon comportement m’est décisif, mon esprit doit suivre la ligne. Il faut se tenir, pour soi. Un pas de travers, une pensée noire et tout peut s’emballer.
Je me rend compte que le chemin dans le sens du retour est plus rassurant, préférer ne pas s’éloigner mais revenir.

Dans le viseur, la forêt a quelque chose de rassurant.


La forêt regardée

La forêt regardée est un très long projet réalisé au sein de l’Amazonie (Brésil & Pérou) et du Plateau des Guyanes.
Il se divise en plusieurs chapitres : Le corpus photographique principal La forêt regardée regroupe 100 photographies, argentiques moyen format et numériques, représentant des paysages forestiers tropicaux.

Le projet a bénéficié d'un Tandem Artiste-chercheur au sein du CNRS/LABEX CEIBA, a été exposé plusieurs fois partiellement dont aux Rencontres Photographiques de Guyane en 2019.

Le layon

C’est un chemin forestier créé par un passage régulier et entretenu à travers la jungle.
Le layon est animal. La terre est battue si régulièrement que la marque reste. Le passage pour se rendre à l’eau par exemple est si régulier qu’un petit chemin a le temps de se dessiner.
Pour le marcheur, seule cette petite trace, souvent de quelques dizaines de centimètres
de large, parfois très légèrement perceptible, permet d’aller ; en d’autres termes, de ne passe perdre. Parfois scientifiquement rectilignes, les layons suivent les courbes du paysage, évitent ou traversent les passages difficiles : roches, chablis, trous d’eau, forêts de lianes ou bambouseraies.
Tout autour de ce chemin, la forêt tropicale. Il est donc important de ne pas s’en éloigner.
L’improvisation est risquée, le layon est l’ami qui protège de la déraison. Imaginez un pas de côté et deux tours sur vous-même et vous devenez forêt ! C’est cette ligne qui assure le retour au camp, délicate pancarte pour l’être humain qui aime arpenter la forêt mais quin’a pas - ou plus - les facultés indispensables pour s’y repérer. Il devient le passage éclairci de l’homme qui ne veut plus se pencher.
Attention ! Ce tracé n’est pas excuse pour ne plus regarder où l’on met les pieds. L’animal peut aimer cette aire moins touffue, il arpente parfois les layons humains qui, finalement,peuvent s’avérer pratiques. Les odeurs et les bruits sont trahison et l’animal sauvage,peureux de l’Homme, traverse la déchirure de territoire plutôt perpendiculairement. Si rencontre il y a, il fixe, étonné, l’intrus habillé et détale loin du danger.
Peut-être un serpent y fait-il la sieste ? Après tout, les feuilles sont plus sèches et les proies à découvert.

Quant à moi, je pense que le layon est aussi un chemin de guérison, un parcours de santé de l’esprit.
Ce sentier est temporel, ou intemporel selon. C’est un chemin ultra-Présent où toute seconde est importante mais s’efface aussitôt. Il ne persiste que si je passe encore ; le pas d’avant redevient inconnu et le pas d’après doit être pensé maintenant. Voyez-vous sur le layon, pas moyen d’être ailleurs que dans l’immédiat.

En déroulant ce fil forestier, mes pensées, qui dans d’autres circonstances pourraient faire des nœuds, ne s’emmêlent pas. Elles glissent sans s’accrocher. Je peux les observer mais ne peux les attraper. En arrivant à la clairière (camp, crique ou dégrad), là où la forêt laisse place au ciel pour quelques mètres, mes pensées sont souples et restent lovées gentiment au temps présent. Et puis je les oublie. Vous allez me dire que dans tous les cas marcher est un très bon démêleur de pinceaux. Mais en forêt il y a une dimension de plus. Grâce à ce paysage où la matière vivante est partout, le corps et l’esprit occupés au pas, je retrouve l’équilibre.
Le layon, sylvestre, est un donc un bon modérateur.
Et une fois contenus l’imaginaire et la tentation «du pas de côté pour voir», j’envisage la forêt de ce mince ruban qui permet la traversée. Mes yeux remontent du sol aux arbres.

Si le layon est un bon démêleur, la forêt est le tisseur. Les espèces vivantes y sont entre-lacées. Le layon permet d’être en position d’écoute. C’est pas compliqué, on y découvre la complexité des choses. L’appréhension d’un potentiel danger qui isolerait d’abord les sens, glisse alors vers une attention affutée, la perception des bruits et mouvements s’accentue : la compréhension commence. On réalise alors qu’on est inclus dans l’œuvre.

Devenir un des éléments du monde est évidemment plus rassurant. Comme il est bon de ne pas limiter les choses à soi !
La responsabilité devient collective, voire systémique. Cette approche permet la compréhension globale et précise du fonctionnement terrestre.

D’autre part, en forêt, on n’y va rarement seul. C’est moins dangereux s’il y a un problème. Le layon devient donc le pont entre plusieurs corps qui s’harmonisent pour  survivre. On se suit, on change d’échelle, de forme, on devient groupe : un corps avec des parties détachées qui peuvent se compléter. Parmi ces membres, un sait par exemple, que de l’eau potable se trouve dans ce tronc, un autre entend mieux, un autre est rassurant...La relation, c’est-à-dire l’entre-deux ou l’entre-dix, est l’élément qui compte.

Finalement cette promenade au fil du layon apprend la petitesse d’un être, l’humain par exemple, mais aussi son importance ; sa disparition même peut avoir des conséquences globales. Et tout se détricote.

La forêt regardée

En 2017, lors d’un premier voyage en Amazonie, de la Guyane au Brésil et en suivant l’Amazone jusqu’au Pérou, j’ai pour la première fois photographié la forêt tropicale.
Avec mon Mamiya RB67 pour seul compagnon, j’ai réalisé un premier ensemble de 30photographies argentiques. En 2018, je retourne en Guyane pour une résidence artistique au sein de la station CNRS située dans la Réserve Naturelle des Nouragues, à quatre heures de pirogue de Régina. Pendant 8 mois, autour de la station et ailleurs en Guyane,je photographie à nouveau la forêt tropicale, dense, vivante, immense. Je sélectionne cette fois 100 images argentiques et numériques.

Le regard n’est pas l’effleurement. C’est le premier acte, la découverte, c’est reconnaître,comprendre, aimer. Ce n’est pas voir, c’est s’engager. Un regard peut être vague, se libérant même de la réalité ; ou furtif et répété, signe d’une angoisse ou timidité d’un premier contact. Véritable discours, il peut être soutenu et envoûtant.

Puis, il y a le regard qui s’accroche à la nature et à sa beauté et qui fait du bien. Car regarder est un premier lien au vivant et à l’altérité. C’est s’attacher à l’extérieur qui devient un morceau de soi.

On me demande souvent pourquoi je ne photographie pas les humains ou «au moins les animaux». L’absence de l’homme lui est importante. C’est de la place pour autre chose, c’est l’invisible, l’imagination et la curiosité. C’est pour une présence plus forte. Je veux m’assurer que l’humain sait rester discret parfois, comme une herbe pas plus haute que les autres, qu’en relation avec un environnement intense et vivant, il peut rester humble. C’est cette humilité que je recherche avec mon propre corps.






«L’effacement du sujet auquel peut aboutir le travail photographique tourné vers le paysage est ce qui permet à celui qui regarde,au regardeur, au spectateur de la photographie,d’ouvrir les yeux, de les ouvrir véritablement,non comme s’il ne les avait jamais ouverts mais en ayant presque un instant la sensation d’être sans paupières.»

Extrait de «Écriture de la Lumière» de Jean-Christophe Bailly dans Paysages Variations, partie I, éditions Loco, 2014.


hors-la-loi
-lihaoosrl-

La forêt est un espace de résistances. Ce macrocosme ramifie les Histoires des civilisations, des luttes et des représentations, qui font l’humanité.

Penser en liens

Dans la forêt tropicale, tout est donc là, mais tout reste impossible à définir.

Je me rappelle souvent cette phrase "anodine" de D.Ribeiro qui étudia les Urubus au Brésil : «Les indiens n’ont pas le fanatisme de la vérité». Chaque chose peut être redite, crue, apprise. La "vérité" n’a pas d’importance. La vie s’adapte au milieu, le langage aussi. L’inverse serait vain, trop limitatif. Ainsi, les indiens écrits par Ribeiro préfèrent les lois dictées par des histoires à chaque fois différentes mais à la même morale : la forêt est peuplée d’esprits où l’équilibre est un jeu de «donnant-donnant» et où la mort est omniprésente et acceptée.
Le cas est trop précis mais le conte permet l’inexactitude de l’interprétation et donne des indications de danger, de permissions, d’explications aux choses remarquées. Le mythe libère du temps.
Langage et mythe sont ainsi liés. L’un affaiblit l’autre. Le langage théorique, qui nous permet la précision temporelle, spatiale et historique, nous éloigne en même temps d’une vision globale et originelle du monde. En fait, il est impossible d’expliquer quoique ce soit de la forêt sans en omettre le principal. Il n’y a pas de vérités dites, seulement vécues.

Plus j’apprends, lisant mes nombreux professeur.e.s sur ce sujet, plus je suis convaincue de la puissance des forêts. Je suis absorbée, séduite par sa présence, son histoire, ce qu’elle représente dans nos cultures, la philosophie qu’elle nourrit. J’aime tout ce qu’elle apporte, toutes les espèces qu’elle abrite. Elle est Tout. Elle est Temps. Elle est complexité. Elle ne peut pas se décrire par des mots, des objets arrêtés, des définitions mais en liens, en conséquences, systèmes et échanges. Plus fou encore, toutes les échelles de tailles, de temps de vie y sont réunis, mêlés, effacés.

Depuis que je vais en forêt, je cherche une langue de l’entre-deux. Les mots que l’on connait sont trop étroits, trop lettre, signe, quantité, case, pour rendre compte de l’interdépendance. Dois-je parler en boucle ? M’imposer un vocabulaire ou une grammaire du lien ? Me limiter aux mots flexibles, non figés ? Dois-je recontextualiser chaque affirmation ? Ou, comme Alice, dois-je comprendre que la forêt résiste aux langages ?













«Ma foi, en tout cas c’est très agréable, poursuivit-elle en pénétrant sous les arbres,après avoir eu si chaud, d’arriver dans le....dans le....au fait dans quoi continua-t-elle, un peu surprise de ne pas pouvoir trouver le mot.
Comment diable est-ce que ça s’appelle ?
Je crois vraiment que ça n’a pas de nom.Mais, voyons, bien sûr que ça n’en a pas ! Et maintenant qui suis-je ? Je veux absolument m’en souvenir, si c’est possible.»
Mais Alice ne pouvait pas s’en souvenir. Le moucheron l’avait prévenue, elle venait d’entrer dans le bois où les choses et les êtres vivants n’avaient pas de nom
.

De l’autre côté du miroir, traduit par Jacques Papy, 1961




L’idée folle du modelage forêt/réflexion

Le modèle d’interconnexion est une généralité même en dehors de la forêt. L’appliquer à nos systèmes de penser est passionnant.
La forêt doit être vécue pour être comprise, puis copiée. Et comme un miroir, le cerveau se modèlera par son environnement.


Rien n'est vrai, tout est vivant.

Titre de l’ultime conférence publique qu’Édouard Glissant prononça le 8 avril 2010 à la Maison de l’Amérique Latine.

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